TOUS
BOURGEOIS

Les grands airs de la musique populiste regorgent de ces refrains « tous pourris », « à mort l'arbitre » ou « les métèques dehors ».
Ceux-ci résonnent dans les cerveaux comme des coups de trompe dans un défilé, destinés à flatter les appétits grossiers de la pensée. Mon couplet en reprend l'air, mais provocateur et résolument partial il n'est ni haineux, ni discriminatoire.
Juste un trait d'ironie dans la mer de nos tranquillités.

Les beaux esprits s'indignent déjà, les prolétaires endossent leurs salopettes, les retraités s'offusquent dans leurs campings-car, et les laissées pour compte s'en foutent. Chhhuttt !
Au cours d'un repas, enquêtez et demandez à quelle classe sociale appartiennent vos voisins de table. Les résultats diffèreront selon les circonstances. Vous rencontrerez des fils spirituels de De Gaulle, Jaurès, ou Bakounine, des descendants de La Fayette, Maurras, ou l'abbé Pierre, des filles de Georges Sand, Louise Michel ou Lucie Aubrac, des héritiers du Che, de Mesrine, du Caravage,
de Picasso, ou de Lennon, des fils de dieu ou des fils de rien, des mômes de l'assistance, des canuts, des mineurs mais de bourgeois point ! Personne pour endosser le gilet de monsieur Bertin, Guizot, Raffarin ou Balladur :
pas assez tendance.

Pourtant à y regarder de près le « bourgeoisisme » décrit par Herman Hesse a définitivement gagné la partie. Victoire perfide car inconsciente : Gaulois romanisés à notre insu, nous nous sommes embourgeoisés à petit feu. Par nous, j'entends majoritairement les blancs d'Europe occidentale mais le mal gagne au-delà.

Les grandes idéologies, les utopies, les religions sont mortes, sacrifiées sur l'autel de la réalité, et du confort. Dieu est mort. Ikéa triomphe. Apple est grand. Zidane Akbar ! Collectivisme, socialisme, anarchisme, monarchisme, christianisme ont faillis.
Ils n'ont montré que le profil autoritaire de leur visage.
Pouvait-il en être autrement ?

Revenons à l'histoire. Qu'est ce qu'un bourgeois ? À l'origine, un habitant des bourgs. Ni paysan, ni guerrier, ni noble, ni ouvrier, ni prêtre. En gros un boutiquier, un banquier, un artisan, un artiste. Au fil du temps, certaines classes sociales, certains ordres, ont fleuri progressé ou décliné. Clergé, chevalerie, noblesse, paysannerie, compagnons, ont enrichi notre histoire, notre culture de leurs valeurs, leurs symboles et réalisations. Ne nous méprenons pas. Je sais la fracture sociale, le désarroi des jeunes, la solitude des vieux, les fins de mois difficiles, les mal-logés, la peur, la solitude… Je le dirais une autre fois. Ce soir je trace à grands traits.
Paris n'est pas Bogotta.
Toulouse n'est pas Bombay.

1789

La bourgeoisie confisque la Révolution française, et le XIXème consacre leur lente ascension. L'argent y est roi, les affaires prospèrent. Boucicaut invente les grands magasins, libère les femmes, qui désertent, foyer et autels, et attire les enfants.

1914

L'Europe immole sa paysannerie. Les femmes travaillent, et pleurent les morts. Les survivants grossissent les villes.
Les années 30 expérimentent : communisme, fascisme, nazisme. C'est l'heure des dictatures. Côté prolétariat ou côté chemises brunes on rêve d'un homme nouveau. Celui qui ne correspond pas à l'idéal est éliminé.
Camps et goulags sont pleins.

1945

La mort se frotte les mains. La terre brûle : on éteint l'incendie dans le grand souffle d' Hiroshima, puis on s'observe. Les murs s'élèvent entre l'Est et l'Ouest. Les trente glorieuses, le plein emploi. Les usines tournent.

1968

Les jeunes bien nourris aspirent à la liberté. Les slogans fleurissent :
« sexe, drogue and rock'n roll — il est interdit d'interdire — sous les pavés la plage ». Tout ceci sent les vacances. C'est normal, il fait beau en ce moi de mai.

1981

La gauche sacrifie ses sidérurgistes, ses mineurs, la classe ouvrière assiste à sa mort programmée. Le ciel s'obscurcit. Le sida pointe le bout de son nez. Les années 90 voient l'apogée du fric et de la frime. Les murs tombent. Les illusions aussi.
Le sida est bien là.

2000  / 2010

Une nouvelle féodalité voit le jour. Celle de la finance. Inféodé aux banques, l'état fait allégeance aux agences de notation. L'entreprise bat sa coulpe devant la bourse qui la fait ou la défait chevalier de l'ordre du CAC 40, le salarié s'incline devant le patron ou l'actionnaire dont son sort dépend. Le misérable souffre.
Le gueux tend la main.
Redevenu sujet ou serf -taillable et corvéable à merci l'individu se met en quête d'un nouveau Graal : l'argent qui lui apportera félicité. Gold supplante God à qui on a rajouté le L de libéral. Tous ânonnent le nouveau credo : « gagnons plus, payons moins ». Au fronton de la République on peut lire désormais : « Liberté – Avidité – Futilité ».
Les uns thésaurisent, en Sicav,
en assurance vie, en livret A, spéculent en bourse, dans l'immobilier, dans les œuvres d'art, dans les matières premières, les denrées alimentaires, les autres font des heures supplémentaires. Les derniers enfin magouillent, font du noir, du trafic. Les riches s'arrangent, les pauvres se démerdent, les gueux fouillent dans les poubelles. C'est le triomphe du chacun pour soi. Durant cette période que sont devenus les grands ordres :

Le religieux est moribond.
Les bancs d'églises sont vides : remplis de vieux et d' intégristes sectaires. Comme les homo-
sexuels, les prêtres veulent se marier. Les pasteurs sont une poignée. La fille aînée de l'église, vieillie, fanée, regarde impuissante les sectes prospérer, et l'islam, monothéisme sans humour, s'étendre.

La paysannerie s'est éteinte :
Dix millions de paysans en 1945. Un million à ce jour qui vieillit, vit mal de subventions, chasse, pêche et regarde Jean-Pierre Pernaud
au journal de vingt heures.
La campagne n'est plus tendance. On s'y ennuie, seul de préférence et on s'y suicide beaucoup.

Le militaire n'attire plus.
Il a perdu son âme et son panache dans les combats incertains de la décolonisation. Il s'est déconnecté du peuple depuis la fin de la conscription. La journée citoyenne remplace le service militaire ( lol ).
Le 14 juillet est sa grand messe.

La noblesse s'est mise au travail. Emboîtant le pas aux militaires, elle ne meure plus sur les champs de bataille. Elle a épousé le capital, et fait toujours pleurer les ménagères divorcées, en mal de prince charmant. Les rêves de princesse ont la vie dure. La République elle même distille ses ors à des monarques d'un autre temps.
De nouvelles castes dirigeantes,
les Zénarques, les FFD ( fils et filles de ) prospèrent.

L'ouvrier n'en finit pas de mourir. Amiantisé, silicosé, remplacé par
la machine, hanté par le chômage et la délocalisation, désabusé,
il déserte les partis et les syndicats, se réfugie dans les extrêmes ou boude les urnes.
Le jeune lui emboîte le pas. Ainsi insidieusement, comme l'eau sans forme prend place dans tout récipient, l'esprit bourgeois opposé à l'esprit populaire ou aristocratique envahit les esprits dominant la société marchande
et la civilisation occidentale.

Quels en sont les grands traits ?
Selon Métapédia :
Morale de l'intérêt, recherche individualiste du bien être immédiat, réduction du lignage à l'héritage matériel, esprit de calcul, conception négociante de l'existence, ignorance du don, préservation parcimonieuse de la vie, refus du risque et de l'aléa, esprit d'entreprise limité à l'accroissement de la richesse, désir de sécurité, tendances cosmopolites, indifférence aux attaches, aux enracinements et aux solidarité avec son propre peuple, détachement envers tout sentiment religieux de nature collective ou gratuite, ignorance complète du sacré. Dans ce nouvel age, tout est subordonné au paraître, à l'avoir et non à l'être. On est ce qu'on a. La propriété est le premier des droits naturels. La sécurité des biens, des personnes, est un confort de l'esprit nécessaire pour le maintien des acquis et le calcul des nouveaux. Le premier bien est le corps qui doit tenir longtemps, et attirer les regards. Le culte de l'immortalité refait surface : Bottox, Viagra, sont de nouveaux dieux lares. Narcisse est professeur de fitness. On a plus peur de la mort, du jugement dernier, on ne croit plus en la vie éternelle. Charon le vieux passeur du Styx a repris du service en mer Egée, animateur de croisière Costa. Le temps lui même est une denrée qu'on monnaie.
Il n'est plus que quantitatif.
On court, on s'agite.

On productivise.
Time is money. Le mur jadis infranchissable entre l'aristocrate et le bourgeois est tombé. Les mains tendues du prolétaire et du bourgeois se sont touchées comme le prédisait Victor Hugo. L'ouvrier ne côtoie toujours pas son patron, ni le manœuvre son contremaître, mais leurs rêves sont les mêmes. Leurs aspirations varient selon l'épaisseur de leurs porte monnaie. Ainsi le très riche rêve de yacht,
de Porsche Cayenne, de voyages en jet, de châteaux à Abu Dhabi, d'empire industriel,
de holding, de polo…

Le grand bourgeois se réjouit
de voiliers, de safari au Kenya,
de classe affaire, de Renault espace, de résidence secondaire,
d'actions, de golf…

Le bourgeois de base met sa confiance dans une berline solide, dans des placements sûrs, une assurance vie, l'immobilier. Il rêve Dakar ou route du rhum, et descends le Nil avec sa femme, joue au tennis. Le petit bourgeois rêve de pot au feu, de pavillon, de livret A, de mobil home, de frigo rempli, se passionne pour le championnat et le quinté plus.
Perché sur sa butte son château domine ses rêves, et ses nains de jardin gardent ses douves. Fidèle au poste, le manant rêve toujours de grand soir mais à une heure où la Française des jeux le fera chevalier. Sur son carton, le gueux n'a plus de rêve, meurt et tout le monde s'en fout. La cour ne fait plus de miracles…

Nos nouveaux héros sont les joueurs de foot, les grands sportifs, les stars de rocks ou de cinéma, les tops modèles, les grands patrons aussi dans un certain sens, dont nous excusons l'arrogance, puisque que en définitive nous les envions.
Bayard, Pasteur, Mermoz ont disparu des manuels d'histoire. Suspendus à nos PC, nos Free,
nos Wii, nos I-Pad, rivés à nos livebox, nos MP3, vissés à nos écrans plats, accrochés à nos cartes bleues, nos 4x4, nos crédits, nos vols low-coast, nos soldes, nous dévorons le monde. Nos poubelles dégueulent. Nos enfants sont obèses. Victimes du look nos filles sont anorexiques.

Consuméristes,
notre croisade est
contre la vie chère.

Retraités,
nous migrons vers les pays chauds, entassés sur les plages dans nos campings car, appelés vers d'autres paraboles.

Bobos,
nous « bobotisons » dans nos lofts, en écoutant des chanteurs engagés, et milliardaires.

Chômeurs,
dans un colonialisme à rebours nous boudons les emplois « indignes » préférant les céder à nos frères du Sud.

Indignés,
nous nous indignons du système après les crises, pas avant.

Jeunes,
sur-bookés de teuf à Ibiza, sur facebookés parfois, guettant Baltard et angoissés par la quête d'un CDI, nous attendons chez nos parents la cicatrisation de nos greffes de I-phone et de Mac.

Tous,
nous communions une fois l'an, lors de la grand messe caritative du Téléthon.

Nous brandissons nos étendards de bonne conscience, arc-boutés sur nos avantages acquis, nos petits privilèges, nos RTT, notre pouvoir d'achat…
Notre patrie est le stade, notre famille l'entreprise, notre quête le confort. Nos intellectuels, nos politiques nous ressemblent et passent chez Drucker le dimanche. Comme nous ils aiment l'ordre.
La garde qui passe dans les cités en disant « dormez en paix, bonnes gens, il est trois heures ». En face, les sauvageons ne lisent ni Marx ni Zola et bossent perso pour s'acheter des chaînes en or.
Nous n'aimons pas le vice, l'oisiveté, la dissipation.
Ni saints, ni débauchés, ni prêtres, ni seigneurs, ni aristocrates
nous aimons la mesure et ne comptons que sur nous mêmes pour réussir nos vies…
Conscient de mon état je pousse un jour la porte d'un psy et je lui raconte mon histoire.

Je suis bourgeois depuis
ma petite enfance. Mon père était bourgeois, tendance lourde :
vieille famille, CAC 40, messe et poulet le dimanche, patrimoine, capital, arbre généalogique.
Petit joueur, je ne suis plus que bourgeois artiste tendance bobo de province, je roule en Kangoo ( DCI – toit ouvrant – climatisation ), je trie mes déchets, j'ai un codévi. Une moto. Plutôt camping sauvage j'ai pourtant loué un mobile home sur l'Ile de Ré en 2007 et 2008. Pourtant, je ne me retrouve pas chez les grands bourgeois que je trouve conventionnels.
Je ne suis pas plus à l'aise avec les petits bourgeois que je trouve étriqués. Tous, me trouvent ordinaire ou bizarre.

Mouiii — à fait le docteur Renard. Jules Renard c'est son nom. Vous souffrez de Bourgeoisophobie. C'est une névrose courante.
La votre est atypique. Une solution élégante consiste à transformer ce mépris de l'or et de l'époque en liberté, et en temps.
Cela prends un peu de temps.
Le mardi, ça vous convient ?
Il a fait tourner mon chèque entre ses mains soignées, puis a rajouté, le regard évasif posé sur
son petit ventre rond :
N'oubliez pas que les bourgeois
ce sont toujours les autres.


Générique de fin :
Tout ressemblance avec des événements ou des personnages existants serait purement
fortuite etc, etc…
Aucun bourgeois ou psychiatre
n'a été maltraité durant
la rédaction de cet article.