LES QUATRE
ÉLÉMENTS

« Vénérable maître et vous tous mes frères, en vos grades et qualités »


PRÉAMBULE

Voici l'heure de parler, après une année de silence. Le chiffre trois est le chiffre de l'apprenti. Le chiffre cinq celui du compagnon. Est-ce un hasard si j'ai choisi de vous parler des quatre éléments,
à ce moment particulier
« d'entre deux » !? — déjà plus ici, pas encore là bas… dans les limbes, en quelque sorte. Sans doute pas ! Croyez bien mes frères que je goûte cet instant, au pied des marches, un peu dans l'antichambre du temple…

Les solides de Platon,
le monde, gigantesque sphère,
les tempéraments bileux, sanguin, flegmatique associés au foie, à la rate, aux couleurs, au cosmos, à la sécheresse, à l'humidité, au feu, aux gnomes, ou autres sylphides,la terre faite de particules cubiques, reproduction en grand du corps humain : ces théories vraies hier, ont du plomb dans l'aile, aujourd'hui… mais, peu importe. Je dédie ces quelques lignes à tous ceux qui se sont trompés, se trompent, se tromperont ( à condition qu'ils ne deviennent pas bourreaux ), aux poètes, aux artistes, aux perdants magnifiques qui illuminent nos rêves ; à William Blake, à Kircher, à Aristote,
à Empédocle, à Hippocrate…

Puissent-ils m'aider dans cette tentative alchimique à faire naître un soupçon de grâce, un éther :
un cinquième élément.



LES QUATRES ÉLÉMENTS


L'EAU

Je suis né de l'eau, de la semence de mon père et de la fente
humide de ma mère.
L'homme et la femme — liquides — se sont confondus en un tout.
Une voie lactée s'est engloutie en un spasme dans le trou noir des origines. Minuscule big-bang, une pulsion sexuelle m'a fait jaillir de l'univers… Embryon, alevin, œil au milieu d'un cercle, dans la poche chaude et douce j'ai coulé des heures paisibles, ignorant qu'il me faudrait un jour abandonner le lit de cette rivière pour un lit tout blanc. Pour l'heure — circulaire — je nageais, j'étais poisson.

Puis la poche s'est rompue, comme le charme. J'ai du renoncer à mes branchies, au paradis des origines, expulsé ou délivré du triangle maternel, condamné à m'abreuver à d'autres sources. Je suis né de cuisses ruisselantes. Comprimés par le col, mes poumons ont explosé dans un cri, vagissement terrible à la recherche de l'air.


LA TERRE

Il a fallu choisir.
La terre ou le ciel.
La naissance ou le néant.
J'ai choisi.

Le monde naissait avec moi.
Le monde naissait de mes yeux. Copernic et Galilée s'étaient trompés : j'étais le centre du monde. Avec moi, il apparaissait, avec moi il disparaîtrait. Mes nageoires se révélant bras et jambes je me mis sur mes deux pattes et attrapais toute chose
à ma portée. Quittant l'eau, je découvrais la faim et curieusement la soif, ainsi que la peur de me noyer. Pour l'heure, je marchais, j'étais un animal, un poulain, un jeune veau — vertical — heureux de faire des cabrioles. Un jour, aux alentours de dix ans voulant traverser un étang, sec en apparence, je cru être englouti par la vase — absorbé — par le mélange d' eau et de terre. J'en gardais une grande méfiance et une certitude : la vie était fragile. On me mis au pas, à l'école, au catéchisme; je n'étais pas rebelle, je marchais. Je me mis à l'équerre, et devins architecte. Sans brio.
Ni Rimbaud, ni Lautréamont,
ni Corbusier…

Plus tard, on voulu me mettre en rang, avec un uniforme couleur de terre. Cette fois je dis non et pris mes distances.
Au delà, un autre élément m'attendait : rouge, jaune, orange, noir. C'est la couleur que prend le ciel le soir, en Afrique du Nord.
Je pris mon souffle
et traversais la mer.


L'AIR

Arrivé sur l'autre rive, je m'allongeais. Là, horizontal, je vis le ciel et les nuages — fantastiques — la lune, les étoiles, les oiseaux. Je me pris pour l'un deux et m'affublais de plumes. J'en arrachais quelques-unes pour dessiner. J'étais en l'air, j'entrais en art. Je respirais. Je volais. Mais voler n'est pas sans risques. À jouer trop près du soleil on finit par se brûler ou s' aveugler. Je ne vis pas ma mère s'éteindre ou se noyer. Es igual… le ventre gonflé d'eau. C'était l'époque de l'inconstance, du mouvement, de la vanité, des trahisons. On peut confondre à cet âge, le vent et le souffle. J'étais tiraillé par les quatre directions, les possibles, les senteurs, les odeurs véhiculées par l'air. Comme lui, j'étais transparent, invisible, insaisissable. Au terme de cette errance il me sembla naturel de voler dans les Pyrénées où nichent les aigles.
Devenu mâle, je pris femelle. Oiseau règlementaire, je fis mon nid. Survinrent deux têtes ébouriffées, avec deux L comme dans oisillons.


LE FEU

Après il n'y eu que du feu.
Ou du moins je n'y vu que du feu.
Il fallu explorer tout au fond de moi à la lueur de ce flambeau intérieur qu'on appelle passion, imagination ou orgueil. J'y sondais les ruelles obscures de la création, ses impasses, ses passages, ses méandres. J'en fréquentais peu les avenues éclairées, les lieux à la mode, les galeries, les salons. Paradoxe ! Me consumant de l'intérieur, brûlant ma propre énergie, je devenais charbonneux, sombre comme l'ébène — lumière noire, invisible !

On renaît parait-il de ses cendres, comme l'oiseau de légende.
J'ai dû renaître, ou bien je vais renaître ; je ne sais pas très bien.
Il y a eu d'autres lumières depuis… C'était avant, quand j'étais vieux. Pour l'instant, en attendant de me dissoudre dans les eaux sombres du temps, redevenu au terme du cycle : poisson — vieux barbeau mort, œil blanc, ventre en l'air — je continue d' alimenter le feu, de souffler inlassablement sur les braises, d'enduire de poix le flambeau, de poursuivre l'œuvre.
Et, peut importe sa couleur, rouge, noir, jaune, incandescente. Il n'est pas si facile de saisir le feu…


CONCLUSION

Allons mes frères ( mes sœurs… ) Il faut conclure : achever la planche… comme au grand soir on tournera la page. Elle aurait pu être toute autre : plus littéraire, plus fantaisiste, plus généreuse, chargée d'un autre sens, plus rigoureuse, plus folle, plus, plus, plus… Pas de regrets qui assombrissent l'âme. Elle est à notre image, écrite avec nos maladresses, nos espoirs, nos limites, notre style, et toute notre petite chimie intime — raturée. Avec d'autres yeux, et d'autres regards posés sur nous — sans doute — elle eut été différente. Basta ! Goûtons le plaisir de l'écriture. Goûtons celui du passage, des commencements qui ponctuent notre vécu initiatique, buvons à l'existence, à la fraternité ce soir et tentons d'être les atomes, les plus petites parties indivisibles d'un même élément.


« Vénérable maître, j'ai dit »