PIERRE
MAILLET
CISEAU

Ce titre résonne comme
le jeu de notre enfance
— papier, caillou, ciseau —

Le fragile, le lourdaud, le coupant ont tour à tour leur chance.
Tiens-tiens ?
Comme nous autres donc.

Ici, pas de rires et de main dans le dos, mais du travail, de la sueur, de la matière. Les cales sur les mains apparaissent. Les muscles se durcissent. On sent l'homme et le bois. La pierre ou le marbre. Veines contre veines. Tout est bruit, effort, concentration. Un moment d'inattention et le maillet blesse la main, une erreur et la pièce casse. Le travail manuel, c'est la fusion du corps et de l'esprit. Si l'esprit s'ennuie, le corps s'épuise. L'exaltation provoquée par le marteau-piqueur devient alors toute relative…

Je viens de la sculpture, comme d'autres viennent de la terre,
ou de la mer.

Une exposition Zadkine a provoqué un déclic en moi, comme Claudel derrière son pilier d'église. L'appel du bois a été celui de l' évidence, celui du fer un appel personnel, comme un surplus de liberté. L'inconvénient de la liberté, c'est que si l'on peut tout faire, on peut aussi faire n'importe quoi…

L'art devient alors question de choix. Tout choix, ici celui du métier, renvoie chacun à son propre courage, son ambition, son talent, la chance saisie. Diplôme d'architecte en poche, j'ai couru avec ma mère au sous-sol du BHV qui constituait pour moi alors une sorte de temple. J'ai choisi un maillet et des gouges pressentant que ma voie était plutôt là que sur une planche à dessin.
Le poste à souder acquis en suivant m'accompagnera en Algérie lors de la coopération et me procurera de grandes joies.

Cette vie d'artiste m'a fait vivre toutes sortes de difficultés, de joies, d'errances, m'a fait emprunter des impasses, et découvrir des évidences cachées.
Il est long de se trouver dans ce domaine. Les sens m'ont secondé. Sans œil, pas de sculpture, de peinture, d'architecture. Sans oreilles pas de musique, de théâtre, de chant, de littérature, de poésie. Sans corps, pas de danse.
J'ai cherché à voir.
J'ai regardé mon travail avec des yeux exigeants. Celui des autres avec attention souvent et enthousiasme parfois. J'ai analysé nos œuvres collectives.
J'en suis arrivé à quelques conclusions. Je vous les livre.

Dépassez-en la prétention apparente, et voyez-y plutôt un appel aux armes contre la laideur, tout juste teinté d'humour.
Le siècle passé s'est fait le champion de l'incertain, de l'improbable dans moult domaines. Idéologie, politique, économie, écologie, urbanisme, architecture, culture, art…

Dans ce domaine trop de pierres sont tombées au champs d'horreur, trop d'arbres ont du s'incliner pour donner vie à des œuvres
mortes-nées. Trop de gens bien intentionnés ont creusé leur pierre croyant œuvrer pour le progrès de l'humanité et se sont dévoyés dans de funestes projets, souvent en toute bonne foi. Villes hideuses, lotissements crépusculaires, édifices inutiles, livres sans âme,
art incompréhensible,
émissions stupides…

Pauvre Casanova qui disait : entre la beauté et la laideur il n'y a souvent qu'un point imperceptible. Rendors toi, le point s'est fait tache dans notre œil. Quel rapport avec les outils, me direz vous ?
J'y viens.

Pourquoi cette obstination à tailler sa pierre si l'on en fait une pierre bancale, poreuse ou friable. La pierre de trop. Celles-ci nous ressemblent et sont parfois trop polies pour être honnêtes, se mettent au service d'un édifice ostentatoire, privé de sens, sans proportions. Il ne suffit pas qu'elles s'arc-boutent entre elles pour former une voûte solide, harmonieuse, qui satisfasse l'œil, l'esprit, le cœur, le sens du sacré. N'est pas clef de voûte qui veut. Notre singularité relève souvent de la posture, du conformisme.

Qu'avons nous perdu entre Vézelay et Lourdes, entre Venise et Las Vegas, entre Chambord et Disneyland, entre un sarcophage Romain et notre art funéraire, entre Rodin et Duchamp ?
À quel point notre regard s'est-il perverti pour que nous nous contentions de cet à peu près ?

J'ai le sentiment que notre quête de l'individualisme, le goût du spectaculaire, l'attrait du vulgaire, une cupidité maladive, le culte de la vitesse, l'ambition, et la perte des repères élémentaires ne sont pas étrangers à cette dérive.
La « carrière » plutôt que la pierre brute, en somme…
Se pose alors la question angoissante.

Avons-nous les œuvres que nous méritons ? Sommes-nous les pierres de ces édifices sans style ? Si oui, mieux vaut changer nos yeux, nos mains, nos projets, nos rêves, nos modèles, nos maîtres et remettre l'ouvrage à demain. Poser nos maillets et nos ciseaux. Regarder et attendre.
Sommes-nous des êtres aussi mal dégrossis, aussi vides de sens et enflés que nos réalisations.

L'évêque en charge de la reconstruction de la chapelle de Ronchamp faisant appel à Le Corbusier, s'interrogeait en disant : l'esprit souffle où il veut. S'étonnant que l'on puisse être agnostique et habité. En somme il découvrait que la foi et le regard, l'intention et la réalisation ne sont pas les deux faces d'une même médaille.

Les anciens connaissaient l'art de tracer, de hourder les pierres, de manier le palan qui se révélait périlleux parfois. Les compagnons voyaient s'effondrer bon nombre de cathédrales sur leurs têtes avant de les munir de contreforts, de tribunes, d'arcs-boutants, et d'y laisser entrer la lumière et ne voyaient pas toujours l'achèvement de l'ouvrage. Quelles ruines laisseront nos fast-food, nos parkings, nos supermarchés, nos tours et nos stades? Quelles sortes de morts ferons nous ?

Des vilains morts, inutiles, prétentieux, ou nous endormirons-nous dans la pierre comme les esclaves inachevés de Michel-Ange, englués dans une gangue de marbre, aux marques d'outils
bien visibles ?

Quel maître verra en nous des anges, ou juste des hommes imparfaits et nous cisèlera pour nous libérer ?




Le silence est aussi plein de sagesse et d'esprit en puissance que le marbre non taillé est riche de sculpture.
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Aldous Huxley