PAVÉ
MOSAÏQUE

J'ai toujours aimé les damiers.
Je ne sais pas pourquoi.
Un coup de fil, un stylo, un calepin muni de feuilles à petits carreaux
et les cases se noircissent :
les damiers apparaissent.

D'où nous vient ce goût du quadrillage dont la trame subtile — le squelette — ressemble si bien à des grilles, et rappelle aussi les jeux de l'enfant qui ne doit pas marcher sur l'ombre, sur le trait… sinon ! sinon, quoi ?
Je pourrais y déceler toutes sortes de symboles de vie, de mort, de dualité, de bien et de mal,
glanés au fil mes lectures.
Je ne m'y aventure pas.
Je me contente de décrire
ce que ce maillage m'évoque.

Nous ne sommes pas là sur le sol nu de la caverne, ou sur la terre battue. Il s'agit d'un sol « pensé » et pensé par l'homme. Aucun animal ne s'amuse à disposer ainsi des cases noires et blanches.
Son ordonnancement est catégorique, systématique,
et n'offre pas d'autre alternative que ce rythme binaire :
deux opposés se jouxtent par
le côté, ou deux semblables
se touchent par les angles .

Ce maillage ainsi constitué n'a pas de sens, de début, de fin. Seul une bordure — une bande — différente lui donne une direction, des dimensions, et une éventuelle orientation, dont la plus évidente, forme un angle de 45 degrés par rapport aux carrés de base.

L'ensemble réalise alors une sorte de tapis, de prière ou pas, minéral en tout cas, et définit un centre géométrique qui sinon n'existe pas. Je sais aussi, pour y avoir joué que ce tapis sert de champ de bataille à des jeux guerriers, devenus courtois avec le temps. Les pièces prennent alors le nom de dames, de pions, de cavaliers, de tours,
de fous, de rois, de reines…
Il y a des règles, des coups.
Il s'agit de mettre en échec, de damer le pion, de prendre… des activités assez humaines. Les pièces ont leur prérogative, leur mode de déplacement, leur fonction, leur symbolique :
vie, théâtre, loge, tour, colonne tout se confond…
Je m'interroge, alors.

Ici ou ailleurs, sommes nous les pièces dérisoires d'une partie à l'aveugle qui nous échappe, aux mains d'un maître désireux de rencontrer un partenaire de sa force ? Ou sommes-nous les stratèges de notre propre jeu, acteurs d'un plateau à notre échelle, sautant de case en case, remplissant nos petits rôles, l'œil sur la pendule, tour à tour croquants, croqués, promus, adoubés, roquants, cloués, sacrifiés, brillants parfois, mais en fin de partie à notre grand dam
— toujours mats —




Dans la vie, toutes les réussites sont des échecs qui ont raté.

Romain Gary, Clair de femme