MA BOÎTE
À OUTILS

On dit qu'on reconnaît un ouvrier
à sa boîte à outils.
La mienne est pleine de pinceaux, d'encres, de plumes…
Sans doute m'y reconnaît-on.

Entrant en loge il me faut réfléchir au sens d'outils symboliques, venus du fond des ages. Question ?

Dois-je m'en tenir à une lecture purement maçonne ou écrire entre les lignes. Réciter mon Boucher ou creuser mon Keuviler…
En homme libre dans une loge libre, j'ai choisi ! Au premier regard. La panoplie des outils étalés au centre du temple m'évoque des armes plus que des outils de savoir. Comme dans les châteaux, où sont disposées savamment au mur des lances,
des dagues, des massues.
Mon parcours de professeur de sports de combat n'est pas étranger à cette sensation et m'incite à voir une somme d'objets contondants ou d'armes blanches, potentiellement dangereux. Les exercices surgissent dans ma tête : défense contre maillet, riposte sur une attaque au compas, maniement de la règle à deux mains, lancer de pierre brute, projection sur une attaque au burin, une main entravée par une corde…

Je sais que tout est arme, puisque le corps est vulnérable :
le doigt blesse l'œil, mais le doigt casse dans la main. Je parlerai
une autre fois de ce goût
de l'assaut, qui curieusement amène sérénité, contrôle de soi
et respect de l'autre.

Mais l'outil est dangereux, et s'il taille la pierre et le bois, il taille aussi bien la main, les éclats agressent les yeux, les phalanges sautent, le sang gicle :
la prudence est de mise !
Ici paradoxalement les épées sont moins agressives, plus proches de l'accessoire que de l'arme. Mais un événement de mon enfance me revient en mémoire : proche du radiateur, un élève de CM2, loin de voir dans son compas en tôle pliée un outil de connaissance, le plante dans le cul de son voisin. Celui-ci se voit contraint de dévoiler ses fesses au chef de classe dans les toilettes du fond de la cour.
Ce jour-là, un cancre, détourne l'outil, réinvente l'arme et se fait une petit idée de l'humiliation. Génial ! Comment s'appelait l'instituteur, déjà ?

L'imagination de l'homme est sans limite, mais la mémoire…
Donc, si l'homme compte, peu importe l'outil. En bon serviteur celui-ci se révèle tour à tour prolongement juste ou inique de la main, instrument de travail ou instrument de torture, symbole de sagesse de pouvoir ou d'aliénation.
Les compagnons des siècles passés s'en donnaient à cœur joie avec leurs bâtons toujours prêts à saluer ou rosser leur homologues. Déjà, les regards désobligeants…

Le maillet ne fait le juge ni bon ni mauvais, et condamne l'innocent autant que le coupable. Le vitriol grave les plaques de cuivre et défigure la femme adultère. Le soufre entre dans la composition de la poudre à canon. Avec deux équerres on fait un carré, ou une croix. Il en faut quatre pour
une croix gammée.
Le fil à plomb permet d'ériger
des cathédrales, des grattes ciel, des miradors, des gibets…
Quand on gratte la terre en quête de verticalité, on y trouve plus facilement du charbon, du pétrole ou du gaz de schiste que de la fraternité. Question de filon!

Ce préambule en demie teinte, en apparence hors sujet, n'est pas un effet de style. C'est un concentré de ma vision distanciée des symboles, des Dieux, des êtres,
de toute chose en général,
et au passage de moi-même :
créations, héros absurdes
ou magnifiques qui présentons tour à tour notre face noire
et notre face blanche.

Deux élèves se battaient parfois dans la cour. Les autres se mettaient en cercle et criaient

« du sang, du sang »

Les cercles ne sont pas toujours vertueux. Un adulte les empoignaient. Ils continuaient à se battre chacun au bout d'un bras.
Le chef de classe s'appelait Rittner, il a reçu le premier prix de camaraderie en fin d'année.
Les honneurs et les histoires de fesses étaient déjà mêlés…
Je rigole, il était très sympa.
Le piqueur ou le piqué, je ne sais plus très bien, s'appelait Aveline. C'est un syndrome désormais connu que la victime et le bourreau finissent par se confondre.

L'instituteur s'appelait monsieur Beaujannot. Après l'étude il autorisait chaque élève ayant terminé ses devoirs
à poursuivre la fabrication
de son planeur en balsa.
Ailes et fuselage.
Magique pour des mômes.
Merci à lui.

Il tentait de nous élever au plus haut, avant qu'une nouvelle fournée ne se présente au plus bas de la pente l'année suivante.
Un genre de Sisyphe moderne.

Lui aussi, il faut l'imaginer heureux.