LES
COLONNES

« La jeunesse grandit dans un domaine qui n'est qu'à elle, où ni l'ardeur du ciel, ni la pluie, ni les vents, ne viennent l'émouvoir »

Sophocle


Les colonnes sont les jambes pétrifiées des anciens dieux.
Affublées d' un pied, surmontées d'une tête, d'un chapiteau *, leur corps se nomme fût : sans doute parce qu'elles ont été,
et ne sont plus.

Taillées par l'homme, cannelées ou lisses, soutenant autrefois des temples, elles ne soutiennent aujourd'hui plus grand chose. Remplacées par des poteaux
en béton, coffrées dans des tubes en carton, elles agrémentent les galeries marchandes ou les tabliers d'auto-pont, dévorées à l'urine.
Les anciens ordres dorique, ionique, corinthien ont disparus. L'entablement, l'architrave ne font plus saliver que quelques érudits ennuyeux.

Je n'arrive pas à distinguer dans leurs silhouettes les principes masculins et féminins que la symbolique propose. Membres, elles ne sont pas sexuées ou si peu. Le sexe censé les agrémenter entre elles a disparu. Rigidifiées, elles ont perdu leur fonction, et ne constituent plus que des repères. Elles ont fonction de portes, de jalons. On est devant elles, ou derrière elles — on les franchit — comme les colonnes d'Hercule qui symbolisaient hier la fin du monde connu, aujourd'hui la porte de nos angoisses. Dieux, héros, ancêtres, grands hommes, grand-père, père, mère, frère, soeur laissent des oeuvres, des souvenirs. Parfois des traces, parfois rien.
Les colonnes dressées sont les vestiges cristallisés de leur vie, arrêtée dans son élan. Immergées, inexistantes, cassées, tombées au sol, brutes ou lisses, historiées, érigées magnifiques vers le ciel, elles ne sont plus que les preuves inertes de l'intention qu'ils ont eu d'avancer et de se dépasser.

L'immobilité c'est la mort : les mafieux dans un premier et dernier avertissement brisent les genoux de leurs victimes, les figeant sur place. Avançons, marchons, solides sur nos deux jambes, ou boitant, appuyés sur des béquilles, profitant du chemin et du plaisir d'avancer. Nous deviendrons,
à notre tour, quand ce sera l'heure, les colonnes que nous avons choisi d'être, dépassés de toutes parts par des hommes et des femmes en marche.

*capitellum