LAÏC,
LE HIC

« Il m'est odieux de suivre
autant que de guider. »


Nietzsche


J'espère que le grand architecte sera plus clément avec ma petite personne qu'il ne l'a été avec le grand Friedrich. La perspective de finir hébété en pyjama sur un lit, une grosse moustache en cascade sur la bouche au terme de l'aventure me chagrine…

Le visage de la laïcité est changeant, et prend selon les périodes des expressions et des colorations particulières. Ainsi les frères qui achèvent nos travaux par un tonitruant « à bas la calotte » seraient avisés d'y rajouter un
« à bas le turban » plus d'actualité… Comme dans les gares un dieu à l'arrêt peut cacher un dieu lancé à pleine vitesse. L'islam de France, relayant la République, devra être vigilant dans les prochaines décennies à ne pas se laisser déborder par ses fondamentalistes. Les catholiques vieillissant au fond des églises,
la poignée d'intégristes brandissant leurs étendards bariolés et les milliers de jeunes venus avec leurs guitares aux JMJ ne me contrediront pas…

Aucun souci à priori puisque protégé par la laïcité chacun est libre de sa croyance. Échapperons-nous pour autant aux frictions avec une foi qui ne constitue pas le socle de notre culture et de notre histoire ? Rien n'est moins sûr.
Le contexte économique, social, politique géo-stratégique, incertain n'est pas propice à la sérénité et exacerbe les tensions.
En période difficile — l'autre — devient vite un empêcheur de prier en rond. Clérical, croyant, arabe, homosexuel, riche, pauvre, musulman, juif, chrétien, athée, communiste, chômeur, se retrouvent alors dans la peau de boucs émissaires lorgnés par les loup racistes ou sectaires…

Mais revenons à nos moutons —
à nos brebis plutôt…
Nous sommes passés en trois ou quatre générations, d'une vieille nation chrétienne à une vieille nation déchristianisée. On peut s'en réjouir ou s'en lamenter, selon son catéchisme. Le christianisme a derrière lui ses zones d'ombre : torture, inquisition, guerre civile, intolérance, main mise sur le pouvoir et les esprits mais aussi ses zones de lumière : martyrs, cantates, cathédrales, réconfort, message subversif de l' ordre établi et explication du monde. Historiquement, la laïcité a été le rempart nécessaire à la liberté des consciences, le bouclier protégeant les pouvoirs spirituels et temporels. Si elle a constitué un fossé salvateur entre sphère privée et sphère publique, j'ai le sentiment qu'elle est aujourd'hui le masque commode sur nos valeurs perdues, le fard à nos désillusions, nos échecs, le bandeau de notre ignorance.
Je m'explique.

Les idéologies ont montré leurs vrais visages. Les politiques et leurs acteurs incapables de peser réellement sur les choses ont avoué leur impuissance.
La science, grande prêtresse du progrès inquiète plus qu'elle ne rassure.L'atome, la biologie, la technologie, sont anxiogènes. La famille, le couple, l'amour même sont chamboulées. Il n'y plus guère que les prêtres et les homosexuels pour vouloir se marier…
On demande à l'école, la police,
la justice,la prison de combler nos failles éducatives.
Tache Herculéenne !

Que reste-t'il, alors ?
L'argent, le travail, la croissance ?
À condition qu'ils soient partagés, et que la planète le tolère… l'humanitaire, l'associatif, la culture, le sport ? la quête du plaisir , du bonheur — l'hédonisme — l'infatigable « sculpture de soi », de Michel Onfray ? Pourquoi pas !?
L'amitié, la tendresse, la sexualité libre, la noblesse d'âme, les plaisirs de la table, de la conversation, l'art, la science, la recherche du bien social peuvent constituer le terreau d' une vie riche, mais je crains que notre paresse naturelle, notre attirance pour les faibles pentes n'emmènent pas le plus grand nombre au pinacle.

L'épicurisme demande effort, curiosité, autonomie de pensée, ascèse personnelle. En l'oubliant, cette quête de bonheur — hic et nunc — se change vite en confort pantouflard, en étreintes sans relief et conversations de bistrot.
A contrario la philosophie peut apparaître comme une préoccupation verbeuse à ceux dont le ventre est vide et les fins de mois difficiles. Bien !
Mais où veut t'il en venir ?
Je conclue.

À se méfier du fait religieux,
à l'isoler on ne sait pas rendu compte qu'il avait disparu. La croyance, s'est faite incroyance, puis indifférence, puis ignorance. Ce qui n'a rien à voir avec la liberté de penser — je deviens libre de ne pas penser puisque je ne sais pas. Quand la loi, le paradis, les icônes, la trinité ne sont plus que du marché — fiscal — informatique — et Tobago ; quand les Saints sont gonflés au silicone, Satan une rock star et que le dépassement ne se fait plus qu'au volant, on pressent que l'on a quitté le monde de l'être pour celui du paraître…
Dans notre sevrage à « l'opium du peuple » nous avons déserté les temples pour mieux remplir les stades, vouer un culte au veau d'or, au ballon rond ou à nous mêmes, oubliant que Narcisse est mort
au fond d'une mare.
Ce désintérêt s'est accompagné de celui pour la chose publique.

Liberté, égalité, fraternité,
hymne et service national, civisme, vote, sont « vintage ». Un nouveau culte est voué au grand Mac à qui nous versons notre obole. Mac-do, Mac-intosh , Mac Cartney sont nos Crésus ! Internet notre livre sacré.
Serons nous remplacés par des peuples plus jeunes — barbares — fascinés par leur propre image
et leur volonté de puissance,
délivrés en apparence de la peur de la mort. Mais le pire n'est pas toujours à venir et dans la vie comme dans le sport les challengers créent parfois la surprise. À l'affiche du grand combat, Morale laïque contre Consumérisme païen.

Rien n'est joué.
Assisterons nous sur nos autels à écrans plats à notre propre défaite ou l'emporterons nous avec l'énergie du désespoir ?

Je laisse Nietzsche conclure.
Après tout chacun
a les dieux qu'il veut…

«L'invité le plus inquiétant
se tient à notre porte.»