LA
VÉRITÉ

« Le diable paraît bien pâle auprès de celui qui dispose d'une vérité, de sa vérité »

Cioran


Le vrai — le faux.
Vaste sujet.
Je l'aborde par le petit bout
de la palette. Une peinture reste imprimée dans ma mémoire.
Une femme sort d'un puits, nue dans les ténèbres. Une femme plantureuse, à la chair blanche comme les aimaient les hommes
à la fin du dix-neuvième.

Dans ce tableau de Gérome, elle est armée d'un martinet pour châtier l'humanité. Dans d'autres versions, sous le pinceau d'autres artistes elle tient à la main un flambeau, un miroir, ceinturée par un spadassin et un clerc — à cette époque l'affaire Dreyfus remue la vase.

Assurément, le puits symbolise les profondeurs de l'esprit, le miroir l'individu face à lui même et la lumière la vérité. Mais quelle vérité ? À l'évidence, la société de l'époque, les bourgeois en gilet et haut de forme préfèrent l'imaginer sous les traits d'une femme ronde, jeune et charnue, plutôt que sous ceux d'une vieille, ridée, aux seins pendants. Pourtant la vérité n'est pas toujours belle à voir…
Eux la préfère séduisante, bandante, érectile même ?

Sommes nous débarrassés de cette confusion : attirance = vérité.
À l'heure du fric-roi, du culte de
la jeunesse, de la frime et de
la politique spectacle :
rien n'est moins sûr…
Premier bémol.

Second bémol : selon l'époque, les convictions et le goût des « sachants » : Gérome, Debat-Ponsan, Bouguereau sont encensés en leur temps, incarnant le beau métier en croisade contre la modernité décadente.
Puis la roue tourne. Ils deviennent après leur mort des petits maîtres égrillards, d'habiles tripoteurs de pinceaux libidineux, des Pompiers — pouah — et finissent dans
le puits à leur tour .
Quelques décennies plus tard on redécouvre ces « croqueurs » de fesses charnues, et comme ils aiment aussi les jeux du cirque on les bombardent : inventeurs du péplum. Alors, vrais artistes ou charlatans ? La vérité aurait elle un lien avec la mode ? On sait que le diable s'habille aujourd'hui en Prada, mais demain…!?

Restons dans l'arène, justement . Dans cette nasse elliptique plusieurs vérités se côtoient, s'affrontent, se contredisent : celles du mirmillon et du rétiaire, celle du chrétien attendant le lion, celle du lion affamé, du tigre, du rhinocéros, du dresseur de fauves, celles de l'esclave, du métèque,
du plébéien hurlant à mort, de la vestale, du patricien, du sénateur, de l'empereur… Toutes ces bouches hurlent leur vérité, leur certitude, leur foi, leur appétit. Les pouces sont en haut ou en bas. Qu'importe, d'avis opposés ils ont tous raison, ou tous tort. Pourtant, ils s'accordent sur un fait. Ils savent que leur propre sang coulera tôt ou tard, se figera, s'évanouira. Même les fauves dans un étrange feulement acceptent cette idée. L'art est un mensonge, dit-on… Mentons.

Brusquement au centre de l'arène ou au milieu du tableau par une audace du peintre ou un trait de génie de l'architecte surgit un puits, d'une profondeur sans égale. Vertigineux.
Capable de tous les engloutir.
Alors comme par magie, la foule, sentant que du fond du trou vertical une chose monte lentement dans une lumière de soufre ,
la foule se fige, muette et dans un souffle qui ressemble à la peur, attend que la vérité — nue — la touche de son doigt.